Légionnaire, qui es-tu ?

Il est sans doute vrai que l'on se sent, ou que l'on est, légionnaire dès qu'on n'en porte plus l'uniforme. Cette constatation justifie notre dessein, puisque nous voudrions esquisser ici une « éthique légionnaire »...

Parlant d'éthique, de morale et donc, de manière de mener une existence, nous ne voulons pas rouvrir le grand débat bergsonien de la morale ouverte. Nous pourrions cependant rappeler un mot qui nous touche profondément. Il est de Liszt, quand sa fille Cosima aima Wagner : « Les pratiques de la civilité puérile et honnête ne sont valables que pour les gens médiocres ».

Le pari constant

Celui qui « sait » quand les autres ne savent pas encore, il n'en tire nul profit, ce serait s’avilir, mais il acquiert la certitude d'une appartenance à un monde que nul ne peut percevoir s'il n'a vécu la quotidienne, parfois mesquine, souvent amère aventure. C'est de ce monde que participe l'aventure légionnaire et aussi l'éthique qu’elle suppose. Les « vicissitudes », les revers ou les victoires, ne peuvent changer cet élément essentiel, ce fait plus respectable qu'un lord-maire. En effet, un légionnaire, qu'il le veuille ou non, qu'il le soit présentement ou qu'il refuse de 1'être encore, ne changera pas en lui ce quelque chose fait d'improvisation quotidienne, de risque inutile et de pari constant. Risque inutile, car on n'en connaît pas, ne veut ou ne peut en connaître l'utilité. Pari constant, car c'est parier chaque jour contre le destin que d'être légionnaire : c'est une partie de 421 où 1'on fait confiance aux as de l'épopée en képi blanc.

L’homme nouveau

Si 1'on ne peut croire en rien, quoi de plus naturel que de se fixer une ligne de vie où ne pas faillir, quoi de plus sain que de placer son existence sous le signe de « 1'arc qui ne faut point ». Car c'est ne jamais faillir qui importe. Il ne s'agit pas ici de victoire ou de réussite collectives, mais bien de vaincre son intrinsèque lâcheté. Saint Paul parlait du « vieil homme », dont il fallait se dépouiller. Ce « vieil homme », la Légion le tue purement et simplement ; si bien qu'on pourrait dire que l'on n'est pas légionnaire si l'on n'est pas un homme nouveau. paradoxe : cet engagé volontaire que l'univers social a refusé ou qui, de lui-même, a tourné le dos aux disciples de la société, le voilà qu'il confie son destin à d'autres dont il ignore le dessein. Or le légionnaire, au départ, n'a pas la foi, ou s'il croit, c'est en lui. Il n'éprouve pas le besoin d'avoir la foi, dans une cause pour laquelle il combattrait. Nous dirions même que ce serait plutôt gênant, sinon superflu. Cela pourrait lui encombrer l'esprit, cela créerait l'amorce d'un problème, et les éléments de celui-ci pourraient prêter à discussion. Or la tâche légionnaire est d'exécution.

Contraint à l’héroïsme

Nous pourrions donc renverser le credo cartésien et écrire sans sourciller : « Je ne pense plus, donc je suis ». Je suis les ordres donnés, évidemment ! Continuons à parodier, et complétons un des dix commandements : « Ne tue pas... sans qu'on te le dise ». C'est une des règles essentielle du métier de soldat. Le soldat - cet homme à la merci - a pour règle de vie de servir avec « honneur et fidélité ». C'est presque d'instinct qu'il le fait, si bien que le complément de la devise qui parle de « valeur et discipline » s'avère superfétatoire, l'un impliquant l'autre. Quelle extraordinaire liberté d'esprit donne cet état militaire ! Il n' y a pas de préoccupation qui puisse vous hanter, si ce n'est le souci d'être bien ce qu'on a choisi d'être. Un cadre tout fait est là pour vous y aider ou... vous y forcer. Le mystique, si l'on en croit Saint Jean de la Croix, se voit contraint à la sainteté. Rien ne lui permettrait plus d'être autre chose qu'un saint. Tout aussi bien, dirait-on, le légionnaire se voit contraint à l'héroïsme.

Légionnaire par son projet

Héroïsme. Que ce mot est déplaisant si l'on sait que le « héros » est un homme comme tout le monde, qui a surmonté sa peur, et préféré le risque de mourir « bien » à la possibilité de vivre « mal ». Par « mal », nous n'entendons pas un état matériel mais un fait moral. Vivre mal, c'est entre autres choses n'être pas celui qu'on voudrait être. La philosophie existentialiste - c'est Sartre, ou bien Simone de Beauvoir, qui formula cet axiome - dit : « L'homme ne vaut que par son projet ». Toute sa valeur, il la tire du fait qu'il s'identifie à l’image de lui-même qu'il a projeté devant lui. C'est une formule que le légionnaire adopte, ou se doit d'adopter, dès qu'il prend l'uniforme.

« L'homme se découvre quand il se mesure avec l'obstacle » disait Saint Exupéry ; c’est par la Légion que l’homme mue, devient légionnaire, s’ennoblit.